Georges Bensoussan décrypte les mutations politiques et l'avenir des juifs de France sur i24NEWS
"Nous assistons à un naufrage global de la société française, de l'État français"


Dans un entretien approfondi accordé à l'émission "Le Grand Oral" sur i24NEWS, l'historien Georges Bensoussan a livré une analyse des récentes évolutions politiques en France et de la situation des juifs dans l'Hexagone. Auteur de nombreux ouvrages dont "Les origines du conflit israélo-arabe" et "Les territoires perdus de la République", l'historien a développé une réflexion nuancée sur plusieurs sujets d'actualité brûlants.
La visite de Bardella à Yad Vashem : une image symbolique forte
Interrogé sur la récente visite de Jordan Bardella à Yad Vashem, Bensoussan considère cette image comme "avant tout politique avant d'être mémorielle". Pour l'historien, cette présence du président du Rassemblement National au mémorial de la Shoah s'inscrit dans une évolution profonde de ce parti, qu'il distingue nettement du Front National de 1972. "En politique, aucune réalité n'est intangible", affirme-t-il, rappelant que les partis évoluent et que le RN d'aujourd'hui n'est pas le "décalque absolu" du mouvement fondé par Jean-Marie Le Pen. Selon Bensoussan, cette transformation s'explique par une "mutation sociologique considérable" : le basculement des classes populaires de la gauche ouvrière vers le vote RN. "On ne comprend pas ce qu'est le RN aujourd'hui si on fait l'économie des analyses du géographe Christophe Guilluy sur le clivage entre métropole et périphérie", précise-t-il, ajoutant que "les grilles de lecture d'extrême droite de jadis ne s'appliquent pas au RN d'aujourd'hui".
La droitisation de la société française
L'historien constate une "droitisation générale de la société française" depuis 50 ou 60 ans, avec un basculement progressif vers la droite qui a rendu la gauche "ultra minoritaire" (moins d'un tiers de l'électorat). Ce phénomène serait intrinsèquement lié au clivage métropole-périphérie, les périphéries délaissées se reportant vers un "vote protestataire de droite".
Israël et ses nouveaux alliés
Concernant l'accueil des représentants du RN par le gouvernement israélien, Bensoussan l'explique par "le sentiment de solitude" ressenti par Israël depuis le 7 octobre. Dans ce contexte, l'État hébreu "ne regarde pas la couleur politique de la main secourable" tendue vers lui. Cette situation est, selon l'historien, la conséquence de "la stigmatisation de l'État d'Israël, la diabolisation du sionisme" qui ont poussé le pays à chercher des soutiens même auprès de régimes illibéraux.
L'antisémitisme en France : une analyse sans concession
Sur l'antisémitisme contemporain en France, Georges Bensoussan livre une analyse tranchée. S'il reconnaît l'existence de préjugés antisémites au RN, il établit une distinction avec ceux présents à La France Insoumise : "Les préjugés de type classique sont très forts du côté du RN, peut-être même plus forts que chez LFI, mais les préjugés de type agressif, qui s'accompagnent parfois d'agressions physiques ou verbales contre les juifs, sont beaucoup plus forts à LFI". L'historien n'hésite pas à pointer une réalité : "Tous les morts français juifs qui ont été assassinés ces 15 dernières années l'ont été par des mains musulmanes". Il souligne que de nombreuses études documentent la prévalence de préjugés antisémites "extrêmement lourds, massifs, dans les rangs de l'immigration arabo-musulmane, et ce qui est plus grave, dans les rangs de la jeunesse d'origine arabo-musulmane".
L'invisibilisation progressive des juifs de France
Évoquant l'agression récente du rabbin d'Orléans, Bensoussan confirme la "marranisation progressive des juifs" en France, c'est-à-dire la tendance à retirer tous les signes ostensibles de judaïté par peur des agressions. Un phénomène qu'il avait déjà identifié il y a une vingtaine d'années dans "Les territoires perdus de la République". L'historien observe une diminution démographique significative de la communauté juive française : "Il y a une trentaine d'années, on parlait de 600 000 juifs en France, aujourd'hui, on dit 400 000". Il rappelle qu'en 25 ans, 100 000 juifs sont partis vers Israël, sans compter ceux qui ont émigré ailleurs. Pour conclure, Georges Bensoussan dresse un constat sombre de la situation : "Nous assistons à un naufrage global de la société française, de l'État français". Les juifs sont, selon lui, "en première ligne" d'une crise systémique qui affecte l'ensemble de la société française, un "malheur français" comme l'appelait le philosophe Marcel Gauchet.