"Aujourd'hui, on a un antisémitisme sans antisémite" : Guillaume Erner décrypte notre "Judéo-obsession"
Guillaume Erner analyse avec une acuité tranchante comment la question juive s'est invitée dans tous les débats de société, même les plus éloignés de cette thématique.


Dans un entretien saisissant accordé au "Grand Oral", Guillaume Erner, sociologue et journaliste à France Culture, dévoile les mécanismes d'une obsession contemporaine qu'il a baptisée la "Judéo-obsession". Auteur du livre "Judéo-obsession" paru chez Flammarion, il analyse avec une acuité tranchante comment la question juive s'est invitée dans tous les débats de société, même les plus éloignés de cette thématique.
Une omniprésence troublante
"J'ai tenté de compter le nombre de fois où le mot 'juif' apparaît dans l'actualité, totalement déconnecté du sujet," explique Erner dès les premières minutes de l'entretien. Des gilets jaunes aux débats sur le passe sanitaire - devenu "passe nazitaire" dans certains discours - la référence aux juifs semble s'imposer comme une grille de lecture obsessionnelle de notre époque. Avec un humour grinçant, l'auteur a forgé le terme de "judéoscène" pour qualifier cette tendance. "L'anthropocène, c'est le fait que depuis que l'homme a transformé la Terre, la Terre va mal. La judéoscène, c'est depuis qu'il y a des juifs, la Terre va mal," explique-t-il, pour dénoncer cette vision complotiste véhiculée par certains idéologues comme Andreas Malm, théoricien écologiste qui associe la création de l'idée sioniste au XIXe siècle à une "catastrophe" comparable à l'extraction du charbon.
La mécanique d'une haine protéiforme
L'antisémitisme contemporain présente cette particularité unique d'être "une haine vertueuse" selon Erner. "On fait ça pour défendre une conception du bien, car pour ces gens-là, qui ont une vision extrêmement simpliste de la géopolitique, la totalité du mal du monde vient d'Israël." Le plus troublant, selon le sociologue, c'est cette faculté qu'a l'antisémitisme de traverser les époques en se réinventant sans cesse : "La haine des juifs a différentes époques. La première, c'est une époque religieuse, une concurrence entre le christianisme et le judaïsme." Puis vient "un visage laïque" avec Voltaire, pour qui "les juifs incarnent la religiosité. Comme il déteste la religiosité, il déteste les juifs." Aujourd'hui, cette haine "s'insère dans la haine d'Israël."
L'antisémitisme sans antisémites
Face à la recrudescence des actes antisémites, Erner pointe un paradoxe stupéfiant : "On a un antisémitisme sans antisémite." Les sondages sont pourtant clairs : "16% des collégiens ne veulent pas d'un ami juif. Je ne vois pas comment on peut appeler ça autrement que de l'antisémitisme." Cette réalité engendre une conséquence intime que l'auteur partage avec émotion : "J'ai peur quand mon fils va au Talmud Torah. Et ça, c'est quelque chose qui me rend furieux. Je n'ai pas envie d'avoir peur, et je trouve que c'est fou d'avoir peur aujourd'hui de cela."
Le vocabulaire confisqué
L'un des aspects les plus frappants de cette "judéo-obsession" réside dans le détournement de termes historiquement liés à la Shoah. Le mot "génocide", explique Erner, a été "embarqué, capté, kidnappé" dans le contexte du conflit israélo-palestinien. "C'est la fin de la conscience d'Auschwitz depuis le 7 octobre," déplore-t-il. Il pointe la redéfinition du concept même de génocide par certaines ONG : "Amnesty International avait tout simplement redéfini la notion même de génocide," sans en avertir clairement le public. "Un génocide, c'est une intentionnalité d'extermination," rappelle-t-il, interrogeant l'absence d'analyse de l'intentionnalité du Hamas dans ces mêmes rapports.
Un avenir incertain
Guillaume Erner conclut sur un constat démographique implacable : "Il ne reste plus que 750 000 juifs en Europe. Il y a 13 millions de juifs dans le monde, la plupart sont en Israël ou aux États-Unis, c'est fait." Quand on lui demande s'il n'y a plus d'avenir pour les juifs de France, sa réponse est glaçante : "Je ne sais pas si l'antisémitisme est résiduel, mais je sais que les juifs en France sont malheureusement résiduels." Et d'ajouter, dans un paradoxe saisissant : "Israël se renforce dans la région, de plus en plus intégré sur le plan du Moyen-Orient, et les juifs [sont] de plus en plus isolés dans le monde."
"Je pense qu'on va revenir à une situation où être juif, ce sera une nationalité," conclut-il, laissant planer une interrogation fondamentale sur l'identité juive diasporique dans nos sociétés contemporaines.